Test de Disco Elysium - Un jeu à multiples facettes

Il y a des jeux que tout le monde attend et qui finalement déçoivent un peu par leur trop grand classicisme. Et il y a ceux que personne ne voit venir et qui secouent un genre sur ses bases. C'est plutôt à cette seconde catégorie qu'appartient Disco Elysium.

Hobocop

Revahol. Un matin comme un autre débute pour le joueur. Votre chambre est complètement ravagée et vous n'avez aucun souvenir des derniers jours. En fait, vous n'avez même aucun souvenir tout court : l'homme que vous voyez dans le miroir est un parfait inconnu pour vous. Pourtant, la première personne que vous croisez sur le palier de votre chambre vous apprend que vous êtes flic, malgré la dégaine de poivrot ascendant clochard que vous vous traînez. Vous êtes là pour enquêter sur un homme, pendu à un arbre dans une cour voisine et donc le corps sert de cible aux garnements du coin depuis plus d'une semaine. Il est plus que temps de se reprendre en main pour embarquer dans une enquête plus complexe qu'il n'y parait. Et éventuellement de vous souvenir de qui vous êtes.

Ce soir, c'est soirée Disco !
Ce soir, c'est soirée Disco !

Buddies movie

Ce qui rend Disco Elysium tellement particulier, c'est son gameplay. Toutes les interactions possibles dans le jeu, de simplement regarder dans un miroir à essayer d'attraper vos chaussettes, passent par la même interface que celle que vous utilisez pour parler à un autre être humain. Il faut dire que le jeu ne manque pas une occasion de faire intervenir ce qui, dans n'importe quel autre jeu de rôle, seraient des compétences. Ici, on les définira plutôt comme des pièces de la personnalité de notre flic. On assiste donc à une improbable plongée dans le subconscient d'un homme continuellement en discussion avec lui-même. C'est là qu'on est frappé par la qualité d'écriture du titre. Chacune de ces personnalités (24 au total) se comporte comme un personnage à part entière, réagit au monde qui vous entoure et à vos actions. On se retrouve donc à suivre une réflexion sur les différents régimes politiques pour la seconde suivante discuter de la vie avec une boite aux lettres. Ou ce moment où une de vos personnalités commence à suspecter les autres de vous tromper parce qu'elles sont sous le charme d'une femme. Et c'est juste génial.

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Évidemment, ce gameplay donne un jeu dans lequel les textes sont omniprésents. Le jeu se vante d’avoir un volume de textes qui explose celui de Planescape : Torment et c’est effectivement le cas. Autant être prévenu donc : il vaut mieux aimer lire, et avoir un sérieux niveau en anglais avant de s’attaquer au jeu. En effet, le jeu n’est disponible que dans la langue de Shakespeare et utilise un vocabulaire assez riche qui risque de passer au-dessus de la tête d’un bon nombre de joueurs de nos contrées. Ce serait honnêtement un énorme gâchis vue la qualité d’écriture des personnages et des subtilités des dialogues, en particulier lors des relations avec Kim Kitsuragi, l’autre policier avec qui vous faites équipe et qui vous suit comme votre ombre durant la plus grande partie de votre temps. Un personnage suffisamment bien écrit pour qu'il parvienne à faire passer ses sentiments sur votre manière d’agir sans jamais donner l'impression de vous juger. Le jeu vous encourage d'ailleurs à laisser libre cours à vos délires, autant en profiter.

Pas facile de décontenancer Kim. Et pourtant.
Pas facile de décontenancer Kim. Et pourtant.

Succès et frustrations sont dans un bateau

Pour essayer de comprendre pourquoi certains passages de Disco Elysium fonctionnent tellement bien, prenons un exemple concret. Vous devez convaincre un personnage de vous donner des informations sur un suspect. La majorité des jeux de rôle classiques résumeraient cette possibilité à une simple vérification de votre feuille de stat. Votre compétence de persuasion atteint le seuil fixé à l'avance ? Parfait, c'est une réussite assurée. Pas dans Disco Elysium. Ici, la mécanique de jeu consiste à maximiser ses chances de succès, à réduire la part d'aléatoire. Vos actions préalables comptent. Vous avez analysé la scène du crime et découvert comment placer le suspect sur celle-ci ? Vous avez un mobile ? Une indication sur l'arme utilisée ? Même vos vêtements jouent un rôle en apportant divers bonus ou malus. Voilà autant d'éléments qui vous permettent de passer d'une tentative de persuasion impossible à une réussite probable, chacun apportant sa petite contribution lors du jet de dés déterminant la réussite de la tentative. C'est dans ces moments où tout s’emboîte parfaitement et où votre enquête progresse tel un mécanisme d'horlogerie bien réglé que le jeu, ou plutôt le système de jeu, se montre sous son meilleur jour.

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Hélas, à côté de ces moments satisfaisants, il y a ceux qui frustrent, ces moments où la progression semble bloquée par un coup de dés malchanceux. Il y a deux types de choix de discussions liés à des jets de dés que le personnage peut tenter. Des rouges, pour lesquels l'échec est définitif et des blancs qu'un échec bloque temporairement. Il vous faut alors améliorer la compétence correspondante ou découvrir un élément qui vous apporte un bonus. On peut alors se retrouver à tourner en rond, à la recherche d'une solution pas toujours évidente pour débloquer la situation. Une situation d'autant plus frustrante dans un jeu vidéo où rien n'empêche le joueur de reprendre une sauvegarde précédente pour retenter le coup, à part peut-être le pacte qu'il signe avec lui même en acceptant de "jouer le jeu". Malheureusement, c'est une facilité à laquelle j'ai fini par céder dans certains passages du jeu, plus par obligation que par choix. Il m'est arrivé plus d'une fois d'être simplement bloqué entre un test impossible à réussir et un autre verrouillé par un échec critique improbable. Je doute ainsi fortement qu'un personnage déséquilibré en terme de compétences soit capable d'atteindre la fin de la partie d'une manière satisfaisante.

La carte liste les lancers de dés que vous pouvez retenter
La carte liste les lancers de dés que vous pouvez retenter

Disco-Tech

Difficile de ne pas être conquis par la qualité graphique de Disco Elysium, étrange mélange entre un rendu proche d'une peinture bien détaillée qui en fait probablement l'un des plus beaux RPG du genre et des éléments bien plus étranges. Il suffit de voir les portraits des protagonistes (qu'ils soient humains ou issus de la psyché du personnage) pour comprendre que la vision du monde du héros est issue d'un esprit quelque peu torturé et détraqué. Hélas, cette réussite visuelle a des inconvénients qui ont, chacun à leurs manières, nuit à mon expérience de jeu. Le premier point noir concerne les temps de chargements, nombreux et parfois à rallonge malgré le SSD sur lequel le jeu était installé. Un véritable problème lorsque le jeu multiplie les allers-retours entre deux personnages dont vous devez confronter les histoires alors qu'ils sont séparés par plusieurs de ces écrans de chargements.

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Les déplacements sont un autre point qui a plus d'une fois mis ma patience à l'épreuve. Le jeu opte pour une caméra assez proche des personnages et qui reste toujours centrée sur eux, avec pour conséquence malheureuse de ne pas permettre de faire défiler le bord de l'écran pour choisir une destination lointaine lors des déplacements. Lorsqu'on y ajoute l'obligation de double-cliquer pour faire courir les personnages, vous comprendrez aisément que les longs déplacements dans le jeu sont assez pénibles. On n’aurait donc pas été contre un système de déplacement rapide, même si l’espace de jeu est finalement assez réduit. Je m'en voudrais de ne pas toucher un mot de la partie sonore du jeu tant pour la musique dont plusieurs morceaux restent dans la tête même après avoir quitté le jeu que pour les doublages qui ont été la source de quelques fous rires devant l'accent anglais de quelques personnages d'inspiration clairement française.

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Une délicate histoire du temps

Un autre élément trouble le quotidien du joueur : la gestion du temps. Dans Disco Elysium, le temps ne s'écoule que lorsque vous êtes dans l'interface de dialogue. Cela pose parfois problème lorsque certains éléments du jeu sont justement liés au temps, comme un personnage qui n'est disponible qu'à certains moments de la journée. Sans même parler du simple fait de dormir pour finir la journée, ce qui n'est possible qu'après 21h. On aimerait donc avoir un moyen d'attendre, mais, étrangement, les bancs, qui sont justement prévus pour ça, ne peuvent pas être utilisés lorsque Kim vous accompagne. On comprend aisément les raisons de ce choix, mais je me suis régulièrement retrouvé à ne pas trop savoir comment finir ma journée et ainsi pouvoir me livrer à quelques activités dans le dos de mon équipier. C'est encore plus vrai lorsqu'on sait que chaque jour ouvre de nouvelles options, que ce soit des nouveaux personnages ou des nouvelles zones.

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Conclusion

Qu'on se comprenne bien : malgré ses défauts, Disco Elysium a le potentiel pour être un jeu qui se glissera dans la courte liste des jeux qui auront assez marqués les joueurs pour devenir une référence d'un genre entier. Le jeu rappelle ainsi beaucoup les liens qui existe entre les RPG et les jeux d'aventure. Disco Elysium met en avant cette parenté et se souvient que la base d'un RPG est avant tout une histoire modifiée par vos choix, qu'ils soient bons ou mauvais. C'est aussi ce qui en fait un jeu dont la rejouabilité est indéniable, alors qu'une partie propose déjà plus de 40 heures de jeu. Une référence qui ne s'offrira malheureusement pas facilement aux joueurs francophones. Néanmoins, si vous avez le niveau d'anglais requis, il serait dommage de passer à côté.

Test réalisé par Frère Grim à partir d'une version fournie par l'éditeur.

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5,3 / 10 - Intéressant