Aperçu d'Endless Legend 2 - Et si la légende devenait vraiment sans fin ?

Amplitude revient enfin à la fantasy 4X avec Endless Legend 2, et pour quelqu’un comme moi qui garde un excellent souvenir du premier Endless Legend, l’attente était à la fois forte et teintée de méfiance, la nostalgie embellissant beaucoup les choses. D’autant plus que je n’ai pas du tout accroché à la proposition d’Humankind, que j’ai trouvée plus intéressante sur le papier que réellement enthousiasmante une fois devant l'écran. Plus largement, je suis globalement déçu par les 4X qui sortent depuis quelques années : beaucoup reprennent les mêmes recettes, tout le monde pioche chez tout le monde, au point de gommer peu à peu les identités propres de chaque série. Dans ce contexte, Endless Legend 2 arrive avec la pression de faire mieux qu’un simple « énième 4X » et de prouver qu’Amplitude est encore capable de surprendre sans se diluer.

20251217225716 1

Le point de départ, c’est évidemment le changement de décor. Auriga est derrière nous et cette fois Amplitude nous envoie sur Saiadha, une planète recouverte d’un vaste océan instable. La partie commence pourtant de façon presque rassurante pour les vétérans : quelques continents émergés, de grandes masses d’eau qui les séparent, des provinces déjà délimitées comme dans les précédents jeux du studio. On explore avec ses premières unités, on repère un emplacement un peu plus intéressant que les autres, on y fonde sa capitale, puis on commence à poser des quartiers autour du noyau urbain pour exploiter les ressources stratégiques et les éternels FIDSI – Nourriture, Industrie, Poussière, Science, Influence. Les réflexes reviennent très vite, tout comme la logique propre aux jeux Amplitude : une province contrôlée, c’est déjà beaucoup, mais la vraie richesse vient de la façon dont on tisse sa ville dans le paysage.

20251216214317 1

Là où Saiadha commence à se distinguer des mondes 4X habituels, c’est quand la météo se déchaîne. Les grandes moussons s’abattent périodiquement, réduisant la visibilité, augmentant les risques, mais aussi les gains : plus d’anomalies à découvrir, davantage de butin après les combats. Ces événements ne sont pas de simples modificateurs cosmétiques, ils s’accompagnent de conséquences très concrètes, comme l’apparition de gorges radioactives crachant des Doomwraiths, des créatures extrêmement dangereuses qui corrompent les terres, mais dont la dépouille peut se transformer en point d’intérêt permanent, exploitable sur le long terme. Et surtout, chaque cycle de mousson prépare le terrain pour ce qui est sans doute l’idée la plus forte du jeu : le Tidefall.

Screenshots ENDLESSLegend2confrontationnoUI

À intervalles réguliers, l’océan recule, le niveau des eaux baisse et de nouvelles terres émergent. Une île jusqu’ici imprenable se retrouve soudain connectée au continent par un pont terrestre. Des zones qu’on ne faisait qu’apercevoir aux lisières de la carte deviennent des objectifs à conquérir. Des ruines, des ressources, de nouveaux habitats indépendants apparaissent au grand jour. Endless Legend 2 réussit ainsi quelque chose que très peu de 4X tentent réellement : la phase d’exploration ne s’arrête jamais vraiment. On n’est pas dans ce schéma classique où les premiers tours sont excitants parce qu’on découvre, puis où l’on passe cinquante ans à optimiser un tracé de frontières figé. Ici, la carte se reconfigure plusieurs fois au fil d’une partie, relançant à chaque fois la course pour les meilleures cases et obligeant à revoir ses certitudes territoriales. Dans un genre qui a beaucoup tendance à ronronner, cette simple idée donne vraiment le sentiment que le monde existe en dehors de nous et ne se contente pas d’attendre qu’on clique sur « Tour suivant ».

Screenshots ENDLESSLegend2coastalcitynoUI
20251216212918 1
Screenshots ENDLESSLegend2battle

Sur le plan des factions, Amplitude fait ce qu’on attend encore de lui : de l’asymétrie assumée. Même dans cette première version, les cinq peuples jouables ne se contentent pas de varier par deux ou trois bonus de rendement, ils changent en profondeur la manière d’aborder la partie. Les Last Lords, héritiers des Broken Lords du premier jeu, ne produisent pas de Nourriture – ils n’en ont pas besoin. Leur économie est bâtie autour de la Poussière, qui sert autant à faire vivre leurs cités qu’à soigner leurs armées, capables de récupérer instantanément leurs points de vie contre quelques piles de cette ressource. Leur croissance démographique repose en partie sur la conversion de populations étrangères, ce qui influe directement sur la façon de faire la guerre, de négocier ou de choisir ses provinces.

En face, les Necrophage sont fidèles à eux‑mêmes : un essaim affamé, obsédé par les cadavres à transformer en larves, puis en unités spécialisées. Ils profitent de terriers pour déplacer très vite leurs forces, frapper un voisin vulnérable, se replier ou concentrer subitement une armée sur un point précis de la carte. D’autres factions, comme les Aspects, s’orientent au contraire vers des approches plus pacifistes et diplomatiques. À cette diversité de bases s’ajoute la possibilité d’intégrer des espèces indépendantes à sa population, avec de vrais rôles en termes de gestion urbaine. On retrouve là une caractéristique que beaucoup de 4X ont peu à peu lissée : la sensation de jouer des peuples qui ne lisent pas la carte de la même façon, qui ne se posent pas les mêmes questions quand ils regardent une province.

20251216212907 1

Endless Legend 2 assume une autre prise de risque – qui ne plaira pas à tout le monde –, le poids de la narration. Le premier Endless Legend était déjà très écrit, mais sa suite va plus loin encore. Chaque faction dispose de sa propre trame, avec des quêtes qui se succèdent, des dialogues à choix multiples, des embranchements et des fins possibles différentes. Le jeu ne se contente pas d’encadrer vaguement la partie avec une petite fiction de départ et deux lignes de texte à la victoire : il vous bombarde régulièrement de fenêtres longues, parfois verbeuses, qui posent un contexte, proposent des décisions et distribuent des récompenses à la clé. Ignorer tout cela, ce n’est pas seulement passer à côté du lore, c’est aussi se priver de ressources, de bonus permanents, de possibilités mécaniques.

Si on aime lire et s’immerger dans un univers, l’exercice fonctionne plutôt bien. Saiadha n’est pas qu’un terrain de jeu abstrait, on s’y attache, on s’intéresse aux créatures qui y rôdent, comme ces Doomwraiths qu’on peut parfois manipuler à son avantage en les attirant chez soi pour profiter de ce qu’ils laisseront derrière eux. Les héros peuvent se lier d’amitié, se choisir des partenaires, se trouver des ennemis jurés ; on se surprend à se fixer des objectifs purement personnels, comme raser le bastion d’un seigneur qui a grièvement blessé notre meilleur général quelques tours plus tôt. Il y a assez de matière pour fabriquer ses propres récits à partir de ce canevas.

Screenshots ENDLESSLegend2oceansnoui
Screenshots ENDLESSLegend2worldmap

En revanche, pour ceux qui cherchent un 4X plus « froid », plus systémique, cette omniprésence de la narration risque d’être vécue comme une gêne. Les pop‑ups interrompent souvent le flux, on passe beaucoup de temps à cliquer sur du texte, et sur la durée, la tentation de choisir systématiquement l’option aux meilleures récompenses l’emporte facilement sur l’envie de voir ce qui se cache derrière une autre branche. Dans un paysage où bien des 4X se contentent de suivre la trace de Civilization sans vraiment oser bouger les lignes, Endless Legend 2 a le mérite de prendre position sur ce point. Mais il le fait en sachant pertinemment qu’il laissera une partie du public sur le bord de la route.

Sur le plan de la réalisation et de l’ergonomie, le tableau est nuancé, mais globalement encourageant pour un accès anticipé. Visuellement, le jeu a une vraie personnalité : les villes qui se déploient en nids organiques, la météo qui change l’atmosphère, les marqueurs laissés par les grands événements donnent à la carte un aspect vivant qui dépasse le simple découpage en cases. L’interface, elle, fait un effort réel pour rendre les choses compréhensibles : lorsqu’on sélectionne un bâtiment ou un district, le jeu détaille précisément de quoi vient chaque point de rendement, ce que ça produit ici et maintenant ainsi que comment cela s’insère dans le reste de la ville. Les infobulles en cascade permettent de creuser un concept sans perdre le fil et le zoom arrière donne une bonne vue d’ensemble.

Mais il manque encore des outils qui, en 2025, devraient être considérés comme indispensables dans un 4X. Il n’y a pas d’encyclopédie centralisée qui permettrait de retrouver une information précise sans jongler entre plusieurs écrans. Certaines données très importantes ne sont tout simplement pas affichées clairement, comme le nombre exact de populations étrangères dans une cité des Last Lords, alors même que cette information conditionne une partie de leurs mécaniques. Et le jeu souffre d’une vraie surcharge de fenêtres : notifications de technologies, alertes diplomatiques, avertissements de conditions de victoire, quêtes, dialogues… tout cela se cumule au point de parfois masquer ce que vous étiez en train de lire ou d’empiler les messages jusqu’à l’absurde. Ce sont des défauts d’ergonomie plus que de conception, qu’on peut espérer voir corrigés au fil de l’accès anticipé, mais ils pèsent déjà sur le confort de jeu.

Screenshots ENDLESSLegend2battlemode

Reste la question du combat, qui tranche avec la tendance d’un certain nombre de 4X récents à empiler les systèmes tout en restant très proches les uns des autres. Ici, Amplitude a pris le parti de simplifier. Alors que le premier Endless Legend se faisait reprocher des affrontements trop lourds et pas toujours agréables à manipuler, Endless Legend 2 propose des batailles plus directes, plus rapides, avec peu de capacités actives, réservées en grande partie aux héros et limitées à une utilisation par escarmouche. Le terrain compte, la hauteur et les forêts ont leur rôle, quelques spécialisations d’unités agrémentent le tout, mais on reste loin d’un système tactique complexe. Dans les faits, on se surprend assez vite à lancer la résolution automatique, surtout pour les combats de routine, tant le gain en temps dépasse souvent l’intérêt de manipuler soi‑même des affrontements parfois disputés sur des cartes étriquées ou aux placements initiaux frustrants.

En contrepartie, le jeu gère plutôt bien l’évolution des armées : les unités anciennes ne deviennent pas purement obsolètes du jour au lendemain et peuvent suivre globalement la montée en puissance de votre empire. Là encore, le choix est clair : on préfère la fluidité à la sophistication. On peut le regretter si l’on espérait un retour à quelque chose de plus dense sur ce plan, mais au moins le propos est cohérent avec la volonté de mettre le cœur de l’expérience ailleurs, dans la gestion globale et la narration.

20251217230206 1
20251217230737 1

Pris dans son ensemble, Endless Legend 2 en accès anticipé donne l’impression d’un projet qui, pour une fois, n’essaie pas simplement de se couler dans le moule des 4X modernes en recopiant la voisine avec deux ou trois idées de surface. Le monde dynamique, les marées qui redessinent la carte, l’asymétrie marquée des factions, le choix assumé d’un 4X très narratif sont autant de prises de risque qui, dans un paysage saturé de clones tièdes, font presque figure d’exception. Cela ne veut pas dire que tout fonctionne déjà parfaitement, ni que le jeu convaincra tout le monde, loin de là. L’interface a encore besoin d’être polie, l’équilibrage des conditions de victoire demande du travail, l’IA doit être renforcée et le système de combat restera sans doute trop simple pour une partie des joueurs.

Mais alors que beaucoup de 4X récents m’ont laissé une impression de déjà‑vu poli, Endless Legend 2 dégage au moins celle d’un jeu qui cherche à retrouver une voix propre. Il est encore bien trop tôt pour dire s’il parviendra, une fois finalisé, à dépasser le souvenir tenace du premier Endless Legend. Pour l’instant, on tient surtout une base prometteuse, déjà intéressante à explorer si l’on accepte ses aspérités et son statut de chantier, mais qui devra confirmer sur la durée qu’elle ne se contentera pas, elle aussi, de diluer son identité en route.

Test réalisé par Seiei grâce à une version fournie par le développeur.

Réactions (4)

Afficher sur le forum